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Jeudi 31 juillet 2008 4 31 /07 /2008 13:24


Jacinthe Tremblay
Édition du mercredi 30 juillet 2008

 

Pour libérer Ingrid Betancourt et 14 autres otages, l'armée colombienne a maquillé son intervention en opération humanitaire. Cette usurpation d'identité a suscité méfiance et colère au sein des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Depuis le 2 juillet, l'organisme Médecins sans frontières (MSF) a perdu l'accès à 35 % des zones rurales dans lesquelles il offre des soins médicaux et psychologiques. «Nous avons décidé de stopper temporairement nos interventions dans les zones de conflit en raison des risques exagérés pour la sécurité de nos travailleurs», a indiqué au Devoir Grant Leaity, chef de mission de MSF en Colombie.

Depuis l'intervention de sauvetage sans coup de feu ni goutte de sang par l'armée gouvernementale colombienne, MSF a reçu de nombreux messages en provenance des FARC faisant savoir que la présence de ses travailleurs dans les départements de Nariño, de Tolima, de Guaviare et de Cauca n'était plus la bienvenue. L'organisme, qui travaille en Colombie depuis 1985, a alors dû se résoudre à stopper ses interventions ou à reporter à plus tard ses soins médicaux et psychologiques dans ces secteurs. Cette décision représente 300 consultations en moins par semaine pour leurs populations, privées de soins de santé primaires sans le secours de MSF et victimes d'une pénurie de nourriture et d'isolement.

«Après la libération des otages par l'armée sous la fausse identité d'un organisme humanitaire, plusieurs organismes non gouvernementaux [ONG] se sont retirés des zones en conflit de crainte de représailles. Nous avons tendance à continuer à travailler là où les autres partent, mais nous ne sommes pas aveugles au risque. Nous le jugeons exagéré pour le moment», a indiqué M. Leaity. MSF est l'un des ONG reconnus pour arriver parmi les premiers dans les zones de sinistre ou de conflit et pour repartir parmi les derniers. Son retrait de 35 % du territoire où il travaille habituellement en Colombie est l'indice de l'extrême gravité de la situation dans ce pays.

Selon M. Leaity, un ingénieur en mécanique sud-africain qui dirige les 280 travailleurs de MSF en Colombie depuis septembre 2006, la décision des FARC de bloquer l'accès aux zones rurales à ses coéquipiers est une conséquence directe des méthodes utilisées par l'armée de ce pays pour sauver les otages.

Comme un jeu de rôles

De passage à Washington jeudi dernier, le ministre de la Défense de la Colombie, Juan Manuel Santos, a livré les détails de la mission de sauvetage de l'armée colombienne devant le National Press Club. Selon le compte rendu de sa présentation publié dans l'édition du 26 juillet du Washington Post, des militaires se faisant passer pour des travailleurs humanitaires ont rassemblé les 15 otages qui vivaient dans trois camps séparés sous prétexte de les transférer dans une autre cache des FARC.

Des hélicoptères arborant le logo d'une fausse organisation humanitaire et portant les couleurs blanche et rouge associées à la Croix-Rouge ont ensuite atterri près du groupe et d'autres militaires, jouant aussi les humanitaires, les ont fait monter à bord. «Des soldats se faisant passer pour un Italien, un Australien, un Arabe et un Cubain dirigeaient le groupe de sauveteurs, qui incluait aussi deux soldats se prétendant journalistes du réseau vénézuélien Telesur», a aussi raconté le ministre. Juan Manuel Santos a aussi confirmé la présence d'un soldat portant un dossard de la Croix-Rouge, un fait d'abord nié par les autorités colombiennes puis reconnu par le président Alvaro Uribe le 16 juillet. Il a alors présenté ses excuses au Comité international de la Croix-Rouge (CICR), qui les a acceptées.

Le 15 juillet, dans une rediffusion de la vidéo officielle de la libération des otages, CNN avait révélé, grâce à un arrêt sur image, que l'un des soldats qui a participé à l'opération arborait le célèbre insigne de la Croix-Rouge. Ce type d'utilisation est interdit par la Convention de Genève afin de protéger la crédibilité de l'organisation en tant qu'acteur neutre dans les conflits armés. Tout en reconnaissant que l'insigne avait été utilisé par un soldat le 2 juillet, le président Uribe a expliqué qu'un officier trop nerveux avait enfilé le dossard pour se protéger.

À Washington, la semaine dernière, son ministre de la Défense a affirmé que ce geste ne pouvait être taxé de violation à la Convention de Genève puisque, a-t-il plaidé, «les agents colombiens n'étaient pas armés et que leur mission différait d'une stricte opération militaire». Au terme des conventions internationales, il y a «perfidie» quand une armée use du drapeau blanc ou du signe de la Croix-Rouge pour tuer ou capturer des combattants ennemis. Ce geste est même susceptible d'accusations de crime de guerre, expliquait le quotidien Le Monde dans les jours qui ont suivi la découverte de CNN.

Suites et autres inquiétudes

Afin que MSF puisse reprendre son aide dans les zones concernées, Grant Leaity a amorcé au cours des derniers jours des rencontres avec les chefs des communautés locales, ceux par qui les FARC passent et reçoivent leurs messages. Au moment de l'entrevue téléphonique avec Le Devoir depuis Bogotá, il revenait de Tolima et s'apprêtait à prendre la route vers Guaviare.

Lors de ces échanges, il essaie de regagner la confiance brisée en rappelant les principes de neutralité qui guident le travail de MSF partout dans le monde et depuis plus de 20 ans en Colombie. Il fait également connaître les inquiétudes de son ONG en ce qui a trait à l'utilisation de tels subterfuges et prend l'engagement que jamais, au grand jamais, MSF ne mènera d'opérations conjointes avec quiconque, peu importe son camp. Ensuite? «Nous attendrons les signaux des groupes armés pour reprendre nos activités», a-t-il dit. MSF compte aussi faire savoir au gouvernement Uribe que la sécurité de ses équipes le préoccupe grandement.

La confirmation de la présence de faux journalistes au sein de l'équipe de soldats a également provoqué de vives réactions de la part, notamment, du Committee to Protect Journalists, à la défense de la liberté de presse depuis 1981. Tout en disant comprendre que l'opération du 2 juillet était entourée d'enjeux très élevés et qu'elle a sauvé la vie de nombreuses personnes, le CPJ a dénoncé cette usurpation d'identité.

«Elle aggrave les risques pour tous les journalistes, spécialement pour ceux qui couvrent des guerres civiles dans des zones contrôlées par des groupes armés illégaux. C'est leur statut d'observateurs neutres qui est un des grands gages de leur sécurité», a déclaré au Devoir Carlos Lauria, coordonnateur principal des programmes pour les Amériques au CPJ.
Par marseille avec ingrid - Publié dans : A propos d'Ingrid Betancourt
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